Histoires du ventre
L’augure, dans le monde romain, avait la lourde tâche d’interpréter les signes et ainsi de répondre aux questions qui engagaient l’avenir, la cité, la politique par des présages. Il pouvait aussi bien regarder le ciel à la recherche d’un lieu favorable pour établir de nouvelles fondations que lire dans les entrailles d’un animal pour décider de l’entrée en guerre. Le ventre dans l’Antiquité, dans d’autres cultures encore aujourd’hui, est révélateur. Par un jeu de correspondances entre le petit et le grand, l’intérieur et l’extérieur, il se fait représentant d’un ordre cosmique. Il n’y a ni dégoût ni répulsion à aborder ces parties du corps : nous sommes ce que nous mangeons. Les poches, les baudruches, les intestins, tout ce système digestif qui vise à incorporer ce qui n’est pas nous, à nous rendre semblable de ce qui nous entoure jouissent d’une aura presque magique ; ils participent d’une quasi transsubstantiation. L’intérêt de Thibault Philip pour les mythes gréco-latin n’est sans doute pas complètement étranger à la matière première de son travail : l’intestin.
Artiste et designer, Thibault Philip a dans un premier temps considéré l’intestin de porc à la faveur d’un intérêt générationnel renouvelé pour les matériaux organiques, l’importance marquée de renouer avec des circuits courts, ou de revaloriser ce qui relève du déchet dans l’industrie agro-alimentaire. Ces différentes préoccupations font écho à des pratiques traditionnelles, des usages qui se sont perdus dans le temps, notamment du fait de la mécanisation. Avec le boyau, on pouvait faire des instruments de musique; des cordes de violons, l’outre d’une cornemuse ou encore différents contenants mais encore faut-il être délicat et travailler à la main. Fasciné par cette matière vivante, l’artiste s’entoure de Maxime Vassaux et Willy Bonneuil chercheurs au CNRS, pour mieux la comprendre ; sa constitution, son réseau de protéines en hélice qui autorise tant de plasticité. Un projet après l’autre, il met à l’épreuve sa finesse et sa résistance, joue de sa transparence ou de son opacité et tour à tour l’utilise en tressage ou entretoisé en feuille.
La spécificité de son médium, l’artiste la revendique complètement, cherchant la coïncidence juste avec son origine, son histoire dans ses œuvres. Ainsi il reprend, en résidence à l’usine Utopik, la forme d’un paravent dans Edging the relation, craving for pigs sur laquelle il retrace au travers d’images symboliques le témoignage de Christophe Gosselin éleveur de la région de Tessy-Bocage ; il s’agit de retracer dans des dessins qui rappellent les traits pariétaux, des pétrogliphes l’expérience de celui-ci avec les cochons, la première portée qu’il a accueilli, les observations qu’il a développé sur le comportement des animaux et différentes anecdotes qui témoignent des effets de la domestication d’un côté comme de l’autre. Dans son livre "Éleveurs et animaux", réinventer le lien Jocelyne Porcher montre combien l’élevage a façonné notre culture et ce que le métier implique d’affectif dès lors qu’on s’inscrit hors d’une échelle industrielle. Thibault Philip cherche au travers de la représentation à développer ce que serait un nouveau contrat social avec l’animal qui ne le réduirait pas à l’état de machine. Conscient de ne pas représenter la majorité de ce qui représente l’élevage en France, l’artiste joue aussi de la symbolique du paravent avec son montrer-cacher mis à nu. Les montants métalliques qu’il utilise sont ainsi similaires à ceux que l’on retrouve dans l’abattoir…
Thibault Philip sait qu’il touche par son matériau, par son sujet à plusieurs tabous. La dissociation de l’animal et de sa viande, les conditions d’élevage et d'abattages industriels alimentent aujourd’hui de nombreuses discussions sur le modèle même de production auquel il souhaite prendre part au travers une position pragmatique, depuis les rebuts. Peu de choses ne sont pas “bonnes” dans le cochon si l’on croit le livre "Pig 05049" de Christien Meindertsma qui liste les usages très larges et variés du porc et de ses dérivés dans tous les secteurs de la cosmétique à la médecine. Il s’agit pour lui de valoriser ce qui ne l’est pas et de respecter la vie de l’animal par cette ultime transformation ; le geste de tuer n’aura pas été vain. La réinterprétation des mythes de différentes cultures autour de la figure porcine lui permet ainsi, dans la série de "Nurture the alcoves", de révéler toujours par l’usage d’un dessin synthétique, “pré-historique” l'ambiguïté de notre relation à l’animal entre fascination et répulsion, admiration et dégoût. Tendus sur des châssis de bois que l’artiste voit comme des fenêtres, les compositions reprennent l’histoire grecque de Myrrha ou celle nordique de Gullinbursti font penser à des vitraux ; il y a quelque chose de l’autel et l’ambition de retrouver une relation perdue. Il ne s’agit pas d’un culte, mais d’une façon une nouvelle fois de chercher des réponses qui viennent du ventre.
-Henri Guette